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La Place/ La Plaça, Annie Ernaux

LO PATOÈS

L'aute ser, que tornèi léger La Place, lo petit cap d'òbra (Les Années, qu'ei, au men avís, lo son vertadèr cap d'òbra) d'Annie Ernaux. Tornar léger un libe, qu'ei, ce'm sembla, ua auta faiçon d'entrar dens lo relat, de compréner lo son desvelopament, de sentir la soa escansion, de dar ua uelhada navèra sus l'estile qui pensàvam plan conéisher e qui, totun, e se ns'escapè quan acabèm la soa prumèra lectura ; bèth drin com quan entram dens ua maison o un apartament de la nosta enfança e que i descobrim, estonats e encantats, d'autas pèças, ua auta lutz, un aute silenci. Adara, que legi en prenent, en medish temps, nòtas sus un quasernet. E de La Place qu’èi notat aqueste tròç qui renvia curiosament au tèxte de Pèir Bordiu (darrèra cronica) sus l'òdi de si medish deus paisans bearnés acarats a la modernitat e a la soa lenga, lo francés. Annie Ernaux, la qui hasó de l'autoficcion ua "auta literatura", que'ns conta quin lo son pair e vedè lo dialècte normand qui aperava "patoès" :

(...) Pour mon père, le patois était quelque chose de vieux et de laid, une signe d'infériorité. Il était fier d'avoir pu s'en débarrasser en partie, même si son français n'était pas bon, c'était du français. Aux kermesses d'Y... (nda. Yvetot en Normandia) des forts en bagout, costumés à la normande, faisaient des sketches en patois, le public riait. Le journal local avait une chronique normande pour amuser les lecteurs. Quand le médecin ou n'importe qui de haut placé glissait une expression cauchoise (nda. Yvetot que's tròba en país de Caux) dans la conversation comme "elle pète par la sente" au lieu de "elle va bien", mon père répétait la phrase du docteur à ma mère avec satisfaction, heureux de croire que ces gens-là, pourtant si chics, avaient quelques chose de commun avec nous, une petite infériorité. Il était persuadé que cela leur avait échappé. Car il lui a toujours paru impossible que l'on puisse parler "bien" naturellement. Toubib ou curé, il fallait se forcer, s'écouter, quitte chez soi à se laisser aller. (...)

La Place, Annie Ernaux, Prix Renaudot 1984, Folio, n° 1722, isbn. 9 782070377220.

 

 

Le Patois

 

L'autre soir, j'ai relu "La Place", le petit chef d’œuvre (Les Années, est à mon avis son véritable chef d’œuvre) d'Annie Ernaux. Relire un livre, c'est, ce me semble, une autre façon d'entrer dans le récit, son développement, sa scansion, le style que nous pensions bien connaître et qui, pourtant, nous échappèrent quand nous avons achevé sa première lecture. Un peu, peut-être, comme quand nous entrons dans une maison ou un appartement de notre enfance et que nous y découvrons, étonnés et ravis, d'autres pièces, une autre lumière, un autre silence. Maintenant, je lis tout en prenant des notes dans un petit cahier. J'y ai noté ce passage qui renvoie au texte de Pierre Bourdieu (dernière chronique) sur la haine de soi des paysans béarnais face à la modernité et à sa langue, le Français. Annie Ernaux, celle qui fit de l'auto-fiction une "autre littérature", nous conte comment son père voit le dialecte normand, qu'il appelle "patois" :

(...) Pour mon père, le patois était quelque chose de vieux et de laid, une signe d'infériorité. Il était fier d'avoir pu s'en débarasser en partie, même si son français n'était pas bon,c'était du français. Aux kermesses d'Y... (nda. Yvetot en Normandia) des forts en bagout, costumés à la normande, faisaient des sketches en patois, le public riait. Le journal local avait une chronique normande pour amuser les lecteurs. Quand le médecin ou n'importe qui de haut placé glissait une expression cauchoise (Yvetot que's tròba en país de Caux) dans la conversation comme "elle pète par la sente" au lieu de "elle va bien", mon père répétait la phrase du docteur à ma mère avec satisfaction, heureux de croire que ces gens-là, pourtant si chics, avaient quelques chose de commun avec nous, une petite infériorité. Il était persuadé que cela leur avait échappé. Car il lui a toujours paru impossible que l'on puisse parler "bien" naturellement. Toubib ou curé, il fallait se forcer, s'écouter, quitte chez soi à se laisser aller. (...)

La Place, Annie Ernaux, Prix Renaudot 1984, Folio, n° 1722, isbn. 9 782070377220.

 

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