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La langue célibataire/ La lenga celibatària

La lenga celibatària

 

Lo libe aqueste, Le Bal des célibataires, que’u lejoi vint ans a. Vertat qu’ei, n’aví pas, lavetz, sasit çò qui lo tribalh sociologic de Pèir Bordiu e celava shens ac voler : l’importància de la lenga « bearnesa » qui sostien quasi cada frasa d'aqueth tèxte. Que sòrti de’u tornar léger e estudiar entà un obratge a paréisher e que constati que çò qui n’aví pas percebut adès, adara qu’ac vei clar : ua lenga plan enradigada dens ua societat paisana de Bearn qui ei, après la segonda guèrra mondiau, sus bassacular en la modernitat.

Solide, la lenga (francesa) de Bordiu qu’ei de las complèxas taus qui n’i son pas acostumats ; dauvuns, que’m disón qu’avèn deishat de léger per’mor d’aquò los sons obratges. Totun, aqueth estudi sus la « Crisi de la societat paisana en Béarn » qu’ei de bon léger, mei que « La Noblesse d’État » o « Les Règles de l’art », per exemple. Lo tròç tirat de la prumèra partida de l’obratge « Celibat e condicion paisana », qui entinoa lo libe, qu’ei ua pepita realista e esmaventa.

En prumèras, l’autor de « Langage & symbolique » que’ns muisha quin la societat bearnesa tradicionau, essenciaument rurau, e s’aparè suus fondaments ancians de l’istòria d’aqueth país :

« Tout incline donc à penser que c’est dans une histoire originale que l’on doit trouver la raison de la permanence de modèles culturels profondément originaux. L’histoire du Béarn n’a jamais été faite dans cette perspective. […] Si la stabilité remarquable du domaine rural béarnais paraît liée aux coutumes successorales et matrimoniales, on ne peut rendre raison de la permanence de ses coutumes elles-mêmes que par l’étude de la seigneurie et de la communauté des « vesins » (lo vesiat ou vesiau). »

De mei, Le Bal des célibataires que’ns da lutz sus çò qui fonda la vieilha societat paisana bearnesa uei lo dia despareishuda :

« La nécessité de protéger le domaine foncier contre le morcellement est certainement due pour une grande part au fait que les populations montagnardes ont imposé aux paysans du piémont des servitudes rigoureuses sur toutes les terres incultes qui auraient pu permettre l’extension du patrimoine par le défrichement. »

Aqueths determinismes istorics e sociaus que’s perpetuèn dinc a las annadas cinquanta, tempsada pendent la quau Bordiu e miè tà tèrmi lo son estudi.

Mes, tirada aquera esclarida qui los nostes militants bearnés tilhuts e deverén léger (dilhèu e poderén compréner la lor faiçon d’arrefusar l’aviéner tà tostemps privilegiar lo passat), çò de màger, çò de celat dont parli mei haut, qu’ei la lenga e sustot lo son estatut sociau qui, chic a chic, e declina e devien, fin finala, un deus parçans de l’exili dolorós qui sentii dens los mens parents adoptius, quan arribèi tà Nai a l’abòr de 1961. Pèir Bordiu que’n hè ua analisi clara e precisa :

« C’est dans le domaine linguistique qu’on peut saisir la manifestation la plus claire et la plus significative de l’opposition (nda. Deus paisans deu bordalat e deu borg). Avant 1914, le béarnais était la langue utilisée par l’ensemble des habitants de la commune, tant à l’intérieur de la famille que dans la vie de relations. L’école était à peu près (nda. Bordiu non parla pas jamei de la repression lingüistica qui practican los regents, ailàs) le seul lieu où l’on parlât exclusivement français. Les fonctionnaires, les membres des professions libérales, le plus souvent originaires du village même où la région, utilisaient presque toujours le béarnais dans leurs relations avec la population paysanne. On parlait le français avec difficulté, un peu comme une langue étrangère, et on le savait. On éprouvait une sorte de pudeur à en user, par crainte du ridicule, auquel s’expose « lo franchimand », celui qui s’exprime à parler français. […] Depuis 1939, il est très fréquent que les enfants parlent français à la maison et que les adultes recourent au français pour s’adresser à eux. »

 

Enfin, Le Bal des célibataires, qu’ei un tresaur tà çò qui ei de la lenga deus paisans deu bordalat e deu borg — lo village qui Bordiu apèra Lesquire qu’ei La Seuva — (nda. L’Esquira, e òc, l’inconscient que parla guerlin-guerlant…), qui Bordiu enregistrè pendant las entervistas soas.

 

Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires, Crise de la société paysanne en Béarn, Points Seuil, essais, n° 477, 2002, Paris.

 

 La langue célibataire

 

J'ai lu ce livre il y a vingt ans. Il est vrai que je n'avais pas, alors, saisi ce que le travail sociologique de Pierre Bourdieu cachait sans le vouloir, je l'espère : l’importance  de la langue béarnaise qui soutient quasiment chaque phrase de ce texte. Je viens de le relire et étudier pour un ouvrage à paraître, et je constate que ce que je n'avais pas aperçu naguère, je le vois, maintenant, clairement : une langue bien enracinée dans la société paysanne du Béarn qui est sur le point, après la seconde guerre mondiale, de basculer dans la modernité.

Bien sûr, la langue (française) de Bourdieu est complexe pour ceux qui n'y sont pas habitués. Certains m'ont dit qu'ils avaient abandonné la lecture de ses livres parce qu'illisibles. Pourtant, cette étude sur la « Crise de la société paysanne en Béarn » est compréhensible, bien plus que « La Noblesse d’État » ou « Les Règles de l’art », par exemple. L'extrait tiré de la première partie de l'ouvrage « Célibat et condition paysanne », qui introduit le livre, est une pépite réaliste et émouvante.

En premier lieu, l’auteur de « Langage & symbolique » nous montre comment la société béarnaise traditionnelle, principalement rurale, s'est construite sur les fondements anciens de son histoire particulière :

« Tout incline donc à penser que c’est dans une histoire originale que l’on doit trouver la raison de la permanence de modèles culturels profondément originaux. L’histoire du Béarn n’a jamais été faite dans cette perspective. […] Si la stabilité remarquable du domaine rural béarnais paraît liée aux coutumes successorales et matrimoniales, on ne peut rendre raison de la permanence de ses coutumes elles-mêmes que par l’étude de la seigneurie et de la communauté des « vesins » (voisins) (lo vesiat ou vesiau). »

En outre, cette étude nous éclaire sur ce qui a nourri cette vieille société, aujourd'hui disparue :

« La nécessité de protéger le domaine foncier contre le morcellement est certainement due pour une grande part au fait que les populations montagnardes ont imposé aux paysans du piémont des servitudes rigoureuses sur toutes les terres incultes qui auraient pu permettre l’extension du patrimoine par le défrichement. »

Ces déterminismes historiques et sociaux se sont perpétués (reproduits, pour reprendre une terminologie qui lui est familière) jusqu'aux années cinquante, période pendant laquelle Bourdieu a mené à terme son étude.

Mais, hormis cette lumière que nos militants béarnais purs et durs devraient tenter de regarder (peut-être pourraient-ils comprendre pourquoi ils privilégient toujours le passé en délaissant l'avenir), ce qui est essentiel, le caché, dont je parle plus haut, c'est la langue et surtout son statut social qui, petit à petit, décline et devient, finalement, une des contrées de l'exil douloureux que j'ai sentie chez mes parents adoptifs quand je suis arrivé à Nay, à l'automne 1961. Pierre Bourdieu en fait une analyse claire et précise:

« C’est dans le domaine linguistique qu’on peut saisir la manifestation la plus claire et la plus significative de l’opposition (nda. Des paysans du hameau et du bourg). Avant 1914, le béarnais était la langue utilisée par l’ensemble des habitants de la commune, tant à l’intérieur de la famille que dans la vie de relations. L’école était à peu près (nda. Bourdieu ne parle jamais de la répression linguistique que s'y pratique, hélas) le seul lieu où l’on parlât exclusivement français. Les fonctionnaires, les membres des professions libérales, le plus souvent originaires du village même où la région, utilisaient presque toujours le béarnais dans leurs relations avec la population paysanne. On parlait le français avec difficulté, un peu comme une langue étrangère, et on le savait. On éprouvait une sorte de pudeur à en user, par crainte du ridicule, auquel s’expose « lo franchimand », celui qui s’exprime à parler français. […] Depuis 1939, il est très fréquent que les enfants parlent français à la maison et que les adultes recourent au français pour s’adresser à eux. »

Enfin, Le Bal des célibataires, est un trésor pour ce qui intéresse la langue des paysans du hameau et ceux du bourg — le village que Bordiu appelle Lesquire c'est Lasseube — (nda. L’Esquira (la clochette), et oui, l’inconscient parle à tort et à travers…), pendant ses entretiens .

 

 

 

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