18 novembre 2008

Guerres et paix

Lorsqu’arrivait la pluie de l’automne, prise d’une étrange tristesse, ma grand-mère me priait de m’asseoir et de l’écouter... C’était, je crois, une froide après-midi des derniers mois de 1960. Elle me contait comment ses parents avaient fui la 3ème guerre carliste (1), pour débarquer seuls et démunis, dans le port de cette ville écrasée de soleil. Venait ensuite le récit de la mort de ses trois frères, noyés avec leur vaisseau, victimes d’un sous-marin allemand, en 1915 dans le Détroit des Dardanelles. Elle passait alors à la narration, ses mains se tordaient, de la guerre de 14 de son mari, tirailleur sénégalais, grièvement blessé au Chemin des Dames. L’émotion, telle une marée de pleurs contenue, la submergeait. Je ne savais que faire. Elle non plus d’ailleurs.

Son histoire, hommage aux humbles soldats d’Afrique du Nord, mêlait épopée et conte fantastique. Une peur, un tremblement me saisissaient. J’ai encore le souvenir clair de grand-père en portrait sur pied, accroché au mur de la salle à manger de la rue basse d’Orléans, face à la basilique Santa Cruz, au sommet du Mont Murdjajo. Sa chéchia, son uniforme bigarré, droit comme un « i », tenant son fusil à baïonnette, ses yeux noirs cachés derrière de fines lunettes rondes, fixant avec détachement le photographe qui l’avait immortalisé pour toute la famille.

Elle évoquait après les bombardements de l’aviation anglaise sur Mers El-Kébir, les combats du débarquement américain en novembre 1941. Elle taisait le départ de mon père et de mon oncle, qui avec la Vème armée française pour débarquer en août 1944, en Provence ; qui avec le général Juin, direction la Corse puis l’Italie. Elle évoquait enfin, revenant curieusement en arrière, le camp de rétention, à même les quais, des soldats défaits de l’armée de la République espagnole, en 1939... Tout n’était que mort et désolation. Et elle, de me répéter : « Dieu nous avait abandonnés ! » Dehors, à quelques encablures, la guerre d’Algérie faisait rage. Elle était rentrée subreptice en 1958 dans Wahrân (2)/Oran jusqu’alors épargnée. Tel un féroce lion de l’Atlas, elle avait  rapidement dévoré une cité déjà otage de la folie des uns et des autres.

En ces temps de paix, parfois une terreur violente revient à la charge. J’essaie de la repousser, de guerroyer contre cette noire mémoire oubliée. Grand-mère est morte, je cherche encore les instants, naguère, où la paix, une bruine de septembre, nous berçait de sa douce mélodie.


1. 1872-1876.
2. Oran, en arabe Ouahrân (Wahrân), signifiant «  deux lions ».